Lectures du jour :

Première lecture : Gn 18,16-33 ;
Psaume 102,1-4,8-11 ;
Évangile : Mt 8,18-22.

Homélie :

Dans la première lecture de tout à l’heure, nous avons entendu Abraham discuter avec le Seigneur. À première vue, nous pourrions simplement penser qu’il s’agit d’une histoire nous présentant une vision un peu désuète, un peu trop "Ancien Testament", de la justice de Dieu. Et nous pourrions nous dire, nous, Chrétiens, qui connaissons la miséricorde de Dieu révélée par Jésus-Christ, que nous pouvons très bien nous passer de ce genre de texte ! Revenons donc, Seigneur ! à des thèmes plus faciles (en apparence), comme l’amour du Bon Dieu pour tous les hommes ou, pour citer un grand chanteur et piètre théologien : "on ira tous au Paradis !"

Eh bien, non ! Cette prière d’intercession d’Abraham auprès de Dieu, si ancienne soit-elle, nous introduit au cœur même du mystère du Christ Sauveur, du Christ Grand Prêtre !
Regardons bien… le Seigneur, pour épargner Sodome du juste châtiment qu’il lui réservait pour ses crimes, est prêt à accepter qu’il n’y ait que dix justes sur les milliers d’habitants de ces villes : « Pour dix justes, je ne détruirai pas la ville ».
Abraham n’osera pas aller plus loin dans sa demande à cet ami terrible qu’est le Dieu trois fois saint, mais un de ses descendants, lui, osera : c’est Jésus, sur la croix, qui s’adressera à son Père en disant : « Père, pardonne-leur ! »
Et Jésus fera même infiniment plus : lui, le seul homme juste, donnera sa vie pour que nous tous, qui sommes pécheurs, nous soyons sauvés du mal et du péché que nous faisons et de la mort qui en est la conséquence. Parce qu’un homme, Jésus, a été juste et a accepté de donner au Seigneur sa vie pour nous tous, nous sommes tous sauvés.
La prière d’Abraham résonne alors, au tout début de l’histoire de l’Alliance que Dieu commence à sceller avec l’humanité, comme une promesse infiniment plus haute : celle de l’Alliance nouvelle et éternelle scellée dans la vie donnée de Jésus-Christ.

Vous le savez sans doute, mais permettez à un jeune prêtre tout neuf de vous le redire : c’est le cœur du mystère du sacerdoce ministériel.
Le prêtre a reçu le sacrement de l’Ordre pour pouvoir, chaque jour, offrir pour tous les hommes, pour vous ! l’unique sacrifice du Christ, réalisé au jour de sa Passion. Du pain et du vin que vous apportez à l’autel avec vos vies, le prêtre fait, à la suite de Jésus, le Corps et le Sang du Christ, non seulement pour que vous le mangiez, mais d’abord pour que, aujourd’hui, soit répandue sur le monde la grâce du sacrifice du Christ consommé il y a 2000 ans ! Et ensuite pour que vous y participiez, à cette grâce, en communiant.
Je me rappelle la phrase, qui m’a marqué à jamais, de mon premier curé, un vieux curé admirable et épuisé par sa vie toute donnée, qui me disait : "Tu sais, Vianney, je ne peux pas célébrer la messe plusieurs fois par jour ! Je ne peux pas ! Quand je dis : « Ceci est mon corps »… c’est mon corps ! » Mon cher vieux curé avait conscience de l’identité, au moment de la consécration, entre le prêtre et le Christ qui agit, à ce moment-là, à travers lui. Tout à l’heure, quand je dirai ces paroles : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », ce n’est plus Vianney qui agira, c’est le Christ lui-même qui offrira au Père sa vie pour notre salut, et qui nous donnera son Corps et son Sang en nourriture et boisson pour que nous vivions de sa vie.

Non plus dix justes pour une ville, mais un Juste qui donne sa vie pour le salut de tous les hommes de tous les temps, et qui confie la charge à ses prêtres de répandre ce salut sur toute l’humanité, à travers toute l’histoire, jusqu’à ce qu’il vienne dans la gloire.
Prenons quelques instants pour entrer, de tout notre cœur, dans ce grand mystère que nous allons célébrer ce soir…