Homélie sur la première lecture de ce jour (1 Co 12,31;13,1-13) :

Ces derniers temps, nous entendons beaucoup que l'amour doit changer le monde. "Mais puisqu'ils s'aiment, le monde doit reconnaître qu'ils s'aiment !", entendons-nous souvent, à tout sujet.
Et d'aucuns de citer cette phrase célèbre de saint Augustin, censée clore le débat : "Aime, et fais ce que tu veux". Puisque c'est saint Augustin qui le dit ! Oui, il le dit, mais qu'entend-il, ce bon Augustin, quand il dit "aime" ?

Écoutons saint Paul nous parler de l'amour ; saint Augustin s'en est forcément inspiré, de cette splendide hymne de la première aux Corinthiens :

L'amour prend patience ;
 l'amour rend service ;
  l'amour ne jalouse pas ;
   il ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil ;
    il ne fait rien de malhonnête ;
     il ne cherche pas son intérêt ;
      il ne s'emporte pas ;
       il n'entretient pas de rancune ;
        il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
         il supporte tout,
          il fait confiance en tout,
           il espère tout,
            il endure tout.

Ce que je réalise, en écoutant ce texte, en savourant ce passage de la Parole de Dieu, c'est qu'on est bien loin de cet amour au nom duquel j'obligerai, moi, parce que j'aime et que tout le monde doit le savoir et le reconnaître et le respecter et si possible la fermer au passage... au nom duquel, disais-je, j'obligerai le monde à changer ses règles, qu'elles soient bonnes ou mauvaises d'ailleurs. Je n'ai pas entendu cela dans ce texte.
Ce que j'ai entendu, en revanche, c'est un amour qui me façonne, un amour qui me modèle, un amour qui me rabote, peut-être, voire qui me forge... et ça peut faire des étincelles, ça peut être violent : on ne forge pas en caressant du bout des doigts, mais à coups de marteau. Parce que mon cœur peut être bien dur, bien rebelle au façonnage. Ça peut faire mal.
Nous ne sommes plus du tout dans le registre de l'amour qui prend le reste du monde de haut et qui veut le changer, à coups de boutoirs s'il le faut. Nous entrons dans le registre d'un amour que je reçois, auquel je m'abandonne peu à peu, difficilement - parce que c'est vraiment dur ! -, un amour de qui j'accepte d'apprendre à aimer, un amour de qui j'accepte d'apprendre la rude leçon de l'amour que je ne connais pas encore. Pas assez. Pas bien.

"Aime, et fais ce que tu veux !" Oui, une fois que tu aimes comme ça, alors, fais ce que tu veux. Mais apprends d'abord à aimer de celui qui seul aime, et qui aime comme cela. Mets-toi à sa suite. Laisse-toi aimer, et alors tu apprendras doucement, longuement, durement, à aimer comme lui, dans la vérité de cet amour-là. Mais n'essaie pas de changer le monde à l'aune de ton pauvre amour : tu lui feras plus de mal que de bien.

 

J'entends souvent, trop souvent, de la part de moult personnes de tous horizons, que les chrétiens ne les aiment pas. On nous accuse souvent de toutes sortes de "-phobies".
Que ce soit à tort ou à raison m'importe peu ici : je constate que beaucoup ne voient pas que nous les aimons, au moment même où nous le crions sur les toits. "Je t'aime, c'est pourquoi je veux te dire telle et telle chose ! - Mais non, tu ne m'aimes pas, puisque je ne vois pas que tu m'aimes tel que je suis !"

Oh, dans ces phobies, vous aurez reconnu l'homophobie, dont on accuse les catholiques à tour de bras. Je ne cherche pas à savoir maintenant si c'est vrai. Je constate qu'on nous en accuse.

Mais que pensez-vous de la ptokophobie ? Le ptokos, en grec, c'est le pauvre... Combien de fois n'ai-je pas entendu les types que vous avez tous vus à la sortie de nos messes du dimanche, me dire que les chrétiens - nous ! - ne les aiment pas ? Les aimez-vous vraiment, quand vous sortez de la messe en discutant et que vous ne leur accordez même pas un regard, un bonjour ? Je ne sais pas s'il faut leur donner un peu d'argent, c'est à vous d'en juger. Mais avez-vous pris la peine de leur dire bonjour ? De leur glisser un mot ou deux ? De les écouter trois secondes ? Connaissez-vous seulement leur prénom ? Pourquoi pensent-ils que nous ne les aimons pas ? Je ne sais pas si c'est vrai, mais je constate qu'ils le pensent.

Oh, je pense aussi à ces droitophobie ou gauchophobie... les "chrétiens de droite" qui disent que les "chrétiens de gauche" les haïssent, et les "chrétiens de gauche" qui disent que les "chrétiens de droite" les haïssent. Les gens de droite ont le droit de n'être pas d'accord avec les gens de gauche, et réciproquement, évidemment ! Mais en quoi ai-je le droit de haïr un type de l'autre bord sous prétexte qu'il n'est pas du même bord politique que moi ? Pourquoi pensent-ils que je ne les aime pas ? Pourquoi pensé-je qu'ils ne m'aiment pas ? Alors que nous sommes chrétiens, c'est-à-dire que nous clamons bien souvent que nous aimons notre prochain ? Je ne sais pas si c'est vrai, mais je constate qu'ils le pensent.

Et on pourrait parler des divorcés-remariés, dont nous clamons à hauts cris que nous les aimons et les accueillons quand ils le veulent dans nos églises et nos communautés. Pourquoi pensent-ils que nous ne les aimons pas ? Je ne sais pas si c'est vrai, mais je constate qu'ils le pensent.

Et ainsi de suite...

Sans doute aimons-nous, c'est possible. Je l'espère en tous cas. Mais si tant de gens pensent que nous, chrétiens, nous ne les aimons pas, alors même que nous proclamons à qui veut l'entendre que nous les aimons, sans doute devrions-nous nous poser la question : "Est-ce que je les aime vraiment ? Est-ce que tout, dans mon attitude, dans mes mots, dans tout mon être, montre que je les aime ?"
Sans doute cette belle hymne de saint Paul, que nous aimons tant entendre parce qu'elle nous parle de comment Dieu nous aime... sans doute devrions-nous aussi l'entendre et aimer l'entendre parce qu'elle nous apprend comme il veut nous apprendre à aimer. De telle manière que tous découvrent, que chacun découvre, à travers nous, nos attitudes, nos paroles, nos regards, combien ils sont aimés de Dieu.
Cela ne veut pas dire abdiquer notre conscience, ni renoncer à la vérité. Cela veut dire reconnaître que nous aimons pauvrement, bien en-dessous de ce que Dieu et notre prochain sont en droit d'attendre de nous. Et demander au Seigneur, le supplier à grands cris, de nous apprendre à aimer comme lui seul sait aimer.
Dans cette Eucharistie, demandons instamment, supplions le Seigneur de nous apprendre à aimer comme lui seul peut nous l'apprendre. Demandons aussi à la Vierge Marie, Notre Dame du Bel Amour, de nous accompagner sur ce rude et si beau chemin.