Lectures du jour :

Première lecture : Ex 3,1-8.10.13-15 ;
Psaume 2,1-4.6-8.11 ;
Deuxième lecture : 1 Co 10,1-6.10-12 ; 
Évangile : Lc 13,1-9.

Homélie :

JE SUIS.
Voilà comment Dieu se révèle à Moïse à travers la vision du buisson ardent. JE SUIS.
Ce n'est pas un nom, ça : JE SUIS ! Et pourtant, Dieu se révèle à Moïse à travers ce nom : JE SUIS. "Je suis celui qui suis", "Je suis celui qui serai", suivant les traductions de l'hébreu qui, en soi, reste intraduisible selon toutes ses nuances en français.

Qu'est-ce que cela veut dire ?
Dieu EST. Il est même le seul qui EST. Dieu est celui qui est par lui-même, qui est depuis toujours et pour toujours, qui était avant le commencement du monde, qu'il a créé, et qui sera quand ce monde ne sera plus. Celui qui demeure éternellement et pour l'éternité.
Ce qu'il ajoute, d'ailleurs, nous aide à le voir : "Celui qui m'a envoyé vers vous, c'est YAHVÉ [j'ai pris l'habitude de ne pas prononcer ce nom, le remplaçant à l'oral par le terme hébreu : ADONAÏ, LE SEIGNEUR], c'est le SEIGNEUR, le Dieu de vos père, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob". Il ne dit pas : "Je suis le Dieu qui était celui d'Abraham, celui d'Isaac, celui de Jacob", qui sont morts il y a plus de 400 ans à l'époque de Moïse. Non. Il en parle comme au présent.
Jésus reprendra cette manière de s'exprimer. Rappelez-vous, par exemple, cette discussion animée qu'il a avec les juifs, rapportée par l'évangile de Jean. Ceux-ci lui disent, très fiers : "Nous, nous sommes fils d'Abraham !", et lui leur répond simplement : "Avant qu'Abraham fût, moi, JE SUIS". Scandale chez les juifs ! Ils ont parfaitement compris qu'en s'exprimant ainsi, Jésus ne dit pas une ineptie. Abraham a vécu plus de 1800 ans plus tôt ! Non, Jésus se donne à lui-même rien moins que le nom que Dieu s'est donné en se révélant à Moïse. Scandale absolu !
Dieu est JE SUIS. Dieu est éternel. Dieu n'a besoin de personne pour exister, pour être : il est l'être même.

Qu'est-ce que cela implique pour nous ? Parce que, à la limite, c'est bien beau, tout ça, mais les philosophes avaient découvert l'existence nécessaire de l'être en tant qu'être, comprenant aussi que cet être étant par lui-même était nécessairement le divin même.
Qu'est-ce que cela me fait, à moi, aujourd'hui, que Dieu soit JE SUIS ?
Nous, nous ne sommes pas. Avant que nous fussions conçus, nous n'étions pas. Vertige, d'ailleurs, n'est-ce pas ? Moi, il y a trente-deux ans et demi, je n'étais pas, je n'avais jamais existé, je n'étais... rien. Impossible à imaginer, et pourtant c'est vrai, nous le savons bien. Il fut un temps où nous n'étions pas ; un temps bien plus long que celui où nous avons été, jusqu'à aujourd'hui. Et il sera un jour où nous mourrons, ou, d'une manière différente certes, puisque notre âme est immortelle, mais tout de même : il sera un jour prochain où nous ne serons plus. C'est ce qu'exprime souvent la tradition biblique : "L'homme n'est qu'un souffle, une ombre qui passe, une herbe qui fane, de la paille balayée par le vent"... C'est ce que nous rappelons au jour du Mercredi des Cendres, avec cette phrase un peu brutale que l'on peut utiliser quand on impose les cendres sur nos fronts : "Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière".
C'est l'expérience commune, depuis des centaines et des milliers de générations, de tout homme : nous ne sommes pas grand-chose, nous ne sommes rien.
Alors comment "être", ce que notre cœur désire, en fait, presque violemment : je veux vivre ! Je veux être ! Je ne veux pas mourir, je ne veux pas disparaître ! Tel est le cri qui surgit de notre cœur, du fond des âges. Comment "être", comme Dieu est ?
C'est JE SUIS qui nous donne d'être avec lui, d'entrer dans cet être qu'il est, lui seul, JE SUIS.
Saint Paul nous le rappelle, dans la seconde lecture : JE SUIS est celui qui nous donne la vie, par le baptême, comme le peuple d'Israël a reçu la vie en plongeant dans la Mer Rouge et en en ressortant vivant, par la puissance de Dieu. JE SUIS est celui qui nous donne la nourriture et la boisson, par l'Eucharistie, comme le peuple d'Israël a reçu la manne et l'eau, par la puissance de Dieu. JE SUIS est celui qui nous donne de porter du fruit, par Jésus-Christ, lui qui est le vrai vigneron qui vient bêcher et nourrir le pauvre figuier sans fruits que nous sommes si nous ne nous laissons pas nourrir par lui.

Comment être avec JE SUIS ? Comment être éternellement avec JE SUIS ? Eh bien, en demeurant avec lui, en recevant l'être et la vie de JE SUIS, de lui seul qui, seul, est.
Et le moyen qu'il nous donne pour être avec lui, que nous sommes invités à redécouvrir pendant ce Carême, c'est la foi active dans la charité.
En croyant en JE SUIS, je demeure avec lui, je suis avec lui, je reçois mon être de son être à lui.
Et, alors, JE SUIS me donne la capacité d'agir avec lui, de participer à son action en participant à ce qu'il est, l'amour même. En étant avec lui, je participe à sa charité, je participe à son être même, j'agis avec lui, par lui, en lui.

En ces jours de Carême, demandons à JE SUIS de nous faire progresser dans la foi par la charité, pour que nous soyons toujours plus par lui, avec lui, et en lui, qui est JE SUIS.