Dans le métro, hier après-midi. Je lis passionnément une biographie de saint Augustin, et je suis en plein dans le chapitre sur son chef d’œuvre (parmi tant d'autres), La Cité de Dieu.

Un quidam à écouteurs monte dans la voiture. Ses écouteurs ne sont pas sur ses oreilles, et heureusement pour elles, puisque, malheureusement pour nous, ils se sont transformés en haut-parleurs. Son son insupportable (non, on ne peut pas décemment parler de musique, désolé) se répand instantanément dans tout le wagon. Je ne puis quasiment plus lire tellement c'est désagréable. Personne ne bouge. Tout le monde supporte, en sil... euh... sans rien dire.

Que lisais-je à propos de l'Hipponate ?

- Pardon ? Oui ? Si si, on peut parler comme cela de saint Augustin d'Hippone. - ... - Plaît-il ? Non non, ce n'est pas une insulte. On parle aussi de l'Aquinate pour saint Thomas d'Aquin. Ou du Philosophe pour Aristote. - ... - Hein ? Non, ça n'a rien à voir, mais ça fait classe et ça permet à ceux qui n'auraient pas compris le chapeau de cet article de savoir de qui je parlais.
Bref, disais-je avant que je m'interrompe moi-même pour une digression inutile,
- Un comble quand on veut parler de silence ! - Ta gu... Silence !
que lisais-je à propos de saint Augustin ?

Augustin parle des deux cités, bâties par deux amours, l'amour de Dieu au mépris de soi et l'amour de soi au mépris de Dieu.
Et puis, au gré d'une discussion sur l'amour qu'il faudrait que je relise parce que c'est un brin complexe, il en arrive à parler du bien qui peut s'entendre sous deux aspects : le bien social et le bien privé. Le bien social, que l'on nomme aujourd'hui plutôt bien commun, est un bien qui est désiré, recherché, atteint et partagé par tous, ce qui fait que tout le monde le possède sans restriction pour le voisin, puisque ce bien est en fait infini (en fait, c'est Dieu, ce bien). Mais il suffit qu'une personne veuille chercher son bien propre pour que celui-ci devienne son bien privé, et ce mot - "privé" - est entendu au sens de privation !** C'est-à-dire que ce bien est mon-bien-à-moi-que-personne-ne-touche-ou-je-mords-nom-d'un-p'tit-éléphant-en-sucre ! Bref, ce bien devient un bien privé de relation aux autres, jalousement défendu, qui m'appartient et à personne d'autre, et je me tamponne éperdument du bien privé des autres puisque ce n'est pas le mien. Chacun pour soi. Résultat, personne ne cherche plus le bien commun - qui est Dieu - et donc plus personne ne l'atteint plus. Et tous se retrouvent à se battre pour des portions d'un gâteau fini qui se réduit comme peau de chagrin parce que personne ne veut s'occuper du gâteau. À la fin, il n'y a plus rien.

Toute ressemblance avec certaine conception moderne du bien est purement fortuite. Toute ressemblance avec certaine conception moderne de la liberté itou.

- Et le rapport avec le silence, s'il-vous-plaît ? Parce que je vois pas très bien, là tout de suite - Laisse-moi finir, tu vas comprendre ! Ou pas.

Le rapport avec le silence ?
Supposons que nous soyons un groupe. Nombreux, le groupe, genre 200. Ou 2000. Ou deux millions. Supposons que nous décidions, tous ensemble, de passer une heure en silence. Vous faites ce que vous voulez, mais en silence. Tant que chacun, librement, décide de se tenir en silence, le silence demeure.
Mais il suffit qu'un zouave décide, parce qu'il a envie, de chantonner une chanson ou de se rejouer sur son coin de table le dernier solo de batterie de son batteur préféré, pour que le silence ne soit plus. Un sur deux mille, et paf. Plus de silence.
Alors, que fait-on ? On lui fait signe gentiment de cesser, toujours en silence. Mais s'il ne veut pas ? On lui colle une balle (avec un silencieux) ?
Ou alors tout le monde met ses écouteurs sur les oreilles, avec son silence privé, c'est-à-dire mon-silence-à-moi-que-personne-ne-touche-ou-je-mords-nom-d'un-p'tit-éléphant-en-sucre, ou bien même plus de silence parce que, en fait, le silence est difficile à tenir quand la personne d'à côté ne sait même plus ce que c'est. Et finalement, on enlève ses écouteurs et on se les met en haut-parleurs parce que celui d'à côté n'existe même plus.

Silence, être, bien, au sens métaphysique de ces termes, même combat.
Vous comprenez tout à coup pourquoi j'aime tant le silence... mais ce n'est pas la question. Vous comprenez surtout pourquoi notre société déteste tellement le bien moral et le silence : elle ne sait même plus ce qui est et ce qui n'est pas, et la question est tellement douloureuse qu'elle préfère le mal privé et le son à outrance pour essayer de la masquer.
Pas étonnant qu'au bout du compte, elle se la prenne dans la gueule.

Désolé, ça paraît très intellectuel comme titre, et l'article l'est un peu effectivement. J'avais prévu quelque chose de plus académique, et puis non. J'en demande pardon à ceux qui l'auraient souhaité.
** Oui, là je crie, parce que c'est juste génial. Après, je ne crie plus, parce que ça ne vient plus de saint Augustin mais de moi, donc ce n'est plus génial. Mais j'aime bien quand même.