Avertissement

Ce topo n’est pas :
-   une liste de tout ce que les philosophes de tous les temps ont dit du bonheur,
-   une liste de tout ce que les religions de tous les temps ont dit et disent du bonheur,
-   un propos exhaustif et définitif, purement rationnel, sur ce qu’est le bonheur,
-   pas plus qu’une approche théologique sur le bonheur, on verra ça plus tard !
-   une réponse à toutes vos questions sur le bonheur et une recette pour l’atteindre…

Ce topo veut être :
-   un questionnement sur ce concept si universel et si peu saisissable qu’est le bonheur,
-   une démarche en raison, ouverte et concrète, sur la signification profonde de ce qu’est le bonheur dans notre vie.

Introduction

Permettez-moi de commencer par une question. « Qu’est-ce que je désire ? »

Une chose est sûre, c’est que, des désirs, j’en ai plein. Tous azimuts. Souvent contradictoires. Je désire le repos parce que mon corps est fatigué. Je désire du chocolat parce que je suis attiré vers celui-ci par mon sens du goût. En même temps, je désire regarder telle image parce que j’y suis attiré par mon sens de la vue. Et mon sens du toucher, lui, m’attirera vers telle autre chose, en même temps que mon ouïe m’attirera vers telle autre encore. Et tout cela serait encore bien simple si tant de combinaisons ne venaient pas compliquer les choses : me faire une piqûre pour un vaccin, ça fait mal, et cela me répugne. Oui, mais c’est bon pour ma santé. Manger un troisième Big Mac, c’est si bon ! mais si c’est pour prendre une indigestion ensuite… et que penser de ce troisième verre de whisky, qui me permettra d’être dans un état propice à aller sur la piste de danse, ce que je n’ose pas à jeun ? J’aime passer des heures avec Untel ou Unetelle, et quand je ne suis pas avec lui, ou avec elle, je ne pense qu’à lui/elle. Mais pourquoi ? Suis-je amoureux ? Suis-je attiré simplement physiquement ? Ressens-je simplement une très grande sympathie et amitié ? Où est mon désir ? Ce n’est quelque fois pas si évident à discerner.

Alors, qu’est-ce que je désire ? Fondamentalement ?

Le bonheur, quête de tout homme

Je crois que tout homme cherche le bonheur.
[ Oui, je sais, moult philosophes ne sont pas d’accord avec ce postulat de base, rien que dans l’histoire de la philosophie occidentale… Maintenant, qui, parmi vous, ne veut pas être heureux ? Personne ?
Alors continuons… ]
Quelque part, au cœur de tout homme (et de toute femme, cela va sans dire), il existe cette aspiration profonde au bonheur. Je crois que l’on peut comprendre la plupart des revendications des hommes de tous les temps comme, quelque part, témoignant de ce désir profond, parfois enfoui, d’un bonheur vrai. Regardez la publicité, regardez les promesses électorales : quelque part, même quand elles parlent de lessive, de mixité sociale, de voiture ou de pouvoir d’achat, même quand elles peuvent parfois nous orienter vers des petits bonheurs factices, toutes nous parlent de ce vrai bonheur recherché par tous et chacun.

Seulement, voilà : force m’est de constater que je ne suis pas tout le temps heureux. Et force m’est de constater que je ne suis pas le seul : si je vous demande, à vous, maintenant, qui est tout le temps heureux, d’un bonheur égal et sans défaut, je suis à peu près certain que je n’aurai aucune réponse positive. Pourquoi donc cela ?

Bref, en un mot comme en mille : qu’est-ce qui peut me rendre heureux ? Et d’ailleurs, c’est quoi, être heureux ?

Limites du matériel

[ et quand je dis matériel, j’inclue le sentiment et l’émotionnel, qui sont, en partie tout du moins, partagés avec les animaux. ]

En vrac :
-   être riche ? avoir tout ce que je veux ? (société de consommation)
-   être en bonne santé ?
-   le pouvoir ? (Machiavel, Nietzsche…)
-   être amoureux ? aimer et être aimé ? (romantisme)
-   l’extinction du désir ? (philosophies orientales)
-   tout cela, et plus encore ? Finalement, être comblé ?

Cela rejoint, d’une certaine manière, la définition donnée au début de l’article de Wikipédia :

Le bonheur est un état durable de plénitude et de satisfaction, état agréable et équilibré de l'esprit et du corps (définition positive), d'où la souffrance, le stress, l'inquiétude et le trouble sont absents (définition négative).

En fait, rien de matériel ne peut me combler : l’expérience suffit pour nous montrer que l’on a toujours besoin de plus. Le riche amasse toujours plus, et n’est pas plus heureux que celui qui a de quoi manger chaque jour. Celui qui cherche le pouvoir n’en aura jamais assez, et n’est pas plus heureux que celui qui a la simple liberté de gouverner sa propre vie. L’amoureux qui cherche toujours ce sentiment ira de femme en femme, insatiablement, parce que ce sentiment est par nature passager.

Pourquoi cette impossibilité du bonheur par ce qui est matériel ?

Nature humaine matérielle et spirituelle, désirs matériels et spirituels

Cela tient au fait que nous, hommes et femmes, sommes de nature à la fois matérielle et spirituelle. Nous avons un corps matériel et une âme spirituelle, et il s’agit de tenir compte, y compris dans notre recherche du bonheur, des deux dimensions de notre nature.

Tout ce que nous avons dit avant est bon en soi : la richesse, la santé, le pouvoir, les sentiments positifs… mais cela ne répond qu’en partie à ce que je suis, à ce que je désire. Et je crois que la réalité du désir est une réalité extrêmement importante, c’est pour cela que j’ai commencé mon exposé par là.

J’ai des désirs matériels et des désirs spirituels, parce que j’ai une nature matérielle et spirituelle. Un animal fonctionne de manière beaucoup plus simple, lui qui est de nature simplement matérielle : il fonctionne en fonction du maximum de satisfaction que lui propose son instinct. Mettez un âne entre du foin et de l’eau ; s’il a soif, il ira boire, s’il a faim, il ira manger. S’il a faim et soif, il ira vers ce qui l’attire le plus, puis ensuite il ira vers ce qui l’attire un peu moins. Et on n’a jamais vu un âne mourir de faim et de soif parce qu’il n’a pas su choisir entre l’un ou l’autre, contrairement à la légende… Un ange, lui aussi, fonctionne de manière beaucoup plus simple que nous, lui qui est de nature simplement spirituelle… mais laissons l’ange où il est, il nous est plus difficile d’en faire l’expérience et ce n’est pas notre sujet. Moi, homme ou femme, je suis matériel et spirituel, et j’ai les désirs de l’une et l’autre dimensions de ma nature.

Alors je reviens aux exemples de mon introduction, et je repose la question : qu’est-ce que je désire, fondamentalement ?

Je crois qu’il faut être clair : l’homme est incapable de désirer un mal pour lui-même. L’homme désire toujours un bien. Celui qui est complètement addict au jeu n’aime pas son addiction, il aime le plaisir que lui donne le jeu ; et le plaisir est en soi un bien. L’alcoolique n’aime pas son alcoolisme, il cherche à combler un manque ; et combler un manque, en soi, c’est un bien.

Le problème est donc ailleurs : quels biens peuvent me rendre réellement heureux, et comment ?

Ordonner, unifier, purifier mes désirs.

On l’a vu, mes désirs sont multiples et souvent contradictoires. Si je cherche à tout prix à tous les satisfaire, je vais m’éclater, je vais m’épuiser à les poursuivre, et finalement j’en mourrai, parce que c’est évidemment impossible. Il va donc falloir en choisir certains plutôt que d’autres, mettre de l’ordre dans tout cela, chercher le meilleur, le prioritaire à mettre en œuvre.

Selon quels critères ? Eh bien, selon les critères de ma nature, de ma fameuse nature humaine à deux dimensions : matérielle et spirituelle. Déjà, entre ces deux dimensions, soyons clairs : entre ce qui demeure et ce qui passe, il me paraît assez évident que c’est ce qui demeure qui est le plus important, qui a le plus de valeur. Et alors il est clair qu’il va me falloir discerner ce qui est le meilleur en fonction de mes désirs spirituels, puisque mon âme spirituelle est immortelle, plutôt qu’en fonction de mes désirs matériels, puisqu’à la fin mon corps retourne à la terre et disparaît, avec tous ses besoins. Notre monde matérialiste et consumériste vous serine sur tous les tons, toute la journée et toute la nuit, sur tous vos canaux de réception, que c’est le plaisir et les choses qui vous aident à l’atteindre qui vous rendront heureux. C’est faux ! C’est radicalement faux, parce que le bonheur commence avec la recherche des désirs les plus profonds, les plus forts, les plus durables, et ces désirs sont d’abord spirituels. Le problème, c’est que ce sont ceux qu’on peut occulter le plus facilement, parce qu’ils ne sont pas évidents : certaines personnes passent leur vie à passer à travers leurs désirs spirituels, parce qu’on ne les leur a jamais montrés, et qu’ils ne les ont jamais compris. La mort est alors soit une catastrophe totale, repoussée au maximum, mais jamais évitée, soit une délivrance recherchée, et parfois trouvée bien trop tôt. Le problème, c’est que l’âme ne cesse pas de vivre quand le corps meurt.

Premier critère, donc : les désirs spirituels, à écouter, à aller chercher au fond du silence apparent de notre âme… et il s’agit donc de faire silence et d’écouter notre corps et notre esprit. L’équilibre à trouver n’est pas évident : il ne s’agit pas de ne jamais satisfaire les désirs matériels, il s’agit de les mettre à leur place. Si tu ne manges pas, tu meurs : il ne s’agit donc pas de ne jamais écouter ta faim, il s’agit de la mettre à sa place. Si tu ne dors pas, tu t’écroules : il ne s’agit donc pas de ne jamais écouter ton sommeil, mais de lui trouver sa juste place. Si tu ne joues jamais, si tu ne te détends jamais, tu deviens invivable, pour toi et pour tes proches : il ne s’agit donc pas de ne pas jouer ou de ne pas te détendre, mais il s’agit que ça ne devienne pas ton premier but dans la vie. Et là, la raison est un outil essentiel pour discerner ce qui est raisonnable, au service de la volonté qui te fait décider et agir.

Vous l’avez compris : il s’agit d’ordonner nos désirs, de les mettre dans l’ordre. Si je mange parce que j’en ai besoin pour vivre, très bien. Si je mange pour manger, attention ! Mange donc, et quand tu n’as plus faim (pour un temps), reviens à l’essentiel : que désires-tu vraiment ?

Il s’agit aussi de les discipliner,  nos désirs : tu veux jouer ? Est-ce le moment ? Oui ? Joue. Non ? Fais ce que tu as à faire maintenant. Tu joueras plus tard, quand ce sera le moment.

Il s’agit enfin de les purifier : certains désirs inutiles te détournent plus ou moins du bien spirituel que tu recherches. Non, vraiment, tu n’as pas besoin de te racheter un I-Phone 4 alors que ton I-Phone 3 a à peine 6 mois ! Je te promets que tu peux t’en passer, et utiliser ton argent pour quelque chose de meilleur, de plus utile. Non, vraiment, tu n’as pas besoin de Nutella sur tes tartines du matin, prends donc de la confiture, cela suffira… et sera meilleur pour ta santé. Non, pour sûr, tu n’as pas besoin de regarder ce soir ces trois épisodes de NCIS, alors qu’il est déjà 22h00… un seul suffira peut-être… ou peut-être que tu peux t’en passer, si tu n’es pas capable de t’arrêter au bout du premier ? Tu seras bien plus en forme, quand tu te lèveras demain matin, à 8h00, au lieu d’émerger, la tête dans le pâté, à midi.

Tout cela dans un seul but : peu à peu, unifier mes désirs, m’unifier moi-même, orienter toutes les puissances, matérielles et spirituelles, de mon être, vers le désir le plus haut, le plus grand, le plus digne de ma nature.

Mais, au fait, quel est-il donc, ce si haut désir ?

Le don de soi, source du bonheur.

Je vais me permettre de donner directement une réponse à cette question, sans la prouver totalement, mais en faisant appel à votre expérience, tant la vôtre que celle de ceux qui vous entourent et que vous avez pu voir.

Qui, ici-bas, est heureux ? Nous l’avons vu et nous avons déjà expliqué pourquoi : pas ceux qui tendent toutes leurs forces dans le seul but d’assouvir tous leurs besoins matériels immédiats. La réponse se cache dans l’essence même de ce que nous sommes, de notre nature humaine, et je vous la donne en mille : nous sommes faits pour nous donner nous-mêmes. Nous donner nous-mêmes à une cause, à un pays, ou mieux à quelqu’un.

La chose est claire : celui qui se donne pour seul but dans sa vie de se réaliser lui-même, de s’épanouir pleinement, sans se tourner vers les autres, ne trouvera que ce qu’il a en lui-même, c’est-à-dire pas grand-chose.

Regardez autour de vous, regardez les hommes et les femmes qui rayonnent : ce sont ceux qui ont donné leur vie, ce sont ceux qui se sont donnés sans réserve pour une cause, à quelqu’un. C’est l’épouse qui a donné sa vie à son époux, donné la vie à ses enfants, donné sa vie à ses enfants. C’est l’époux qui a donné sa vie à son épouse, donné la vie à leurs enfants, donné sa vie pour eux. C’est le militaire qui donne sa vie pour une cause juste, au service de son pays, à votre service. C’est l’homme politique qui donne sa vie pour vous, avec ses faiblesses, mais pour vous. C’est cet entrepreneur qui se dépense à fond pour son entreprise, ses clients, ses employés. C’est ce consacré qui donne sa vie à Dieu… pour Dieu, et personne ne le verra jamais, au fond de son monastère.

Finalement, c’est celui qui se reconnaît assez pauvre de lui-même pour s’ouvrir à la richesse de l’autre, et celui qui se reconnaît assez riche des dons qu’il a reçus – car il ne se les est pas donnés à lui-même – pour les partager avec les autres. Et, une fois qu’il a commencé à se donner, à se vider de lui-même, alors il se découvre capable de recevoir ce bonheur qu’il est incapable de se donner à lui-même, et il se découvre capable de le recevoir de celui qui est à côté de lui.

Conclusion.

Alors, évidemment, nul n’est parfait. On se découvre toujours assez pauvre pour savoir que, seul, on ne peut faire le bonheur d’un autre. On découvre toujours assez vite les pauvretés, chez l’autre, qui font qu’il ne peut nous rendre pleinement heureux. Tant mieux !

Cela ne rend pas le bonheur impossible. Cela le rend juste suffisamment possible, me semble-t-il, pour que nous puissions espérer, à travers et au-delà des petits et grands bonheurs de notre vie, qui passent tous, le vrai, le grand, l’infini bonheur qui ne finit pas. Celui qui nous sera donné, en plénitude, quand nous serons en présence du Bien source de tous biens, qui se donne à nous. Si nous avons appris, alors, à nous donner et à recevoir notre bonheur des autres, soyons sûrs que nous saurons le recevoir sans plus le perdre.

Récapépétons.

Désirs, au pluriel. Reflets du grand désir de tout homme d’être heureux, pleinement heureux. De tout homme, de nature corporelle et spirituelle. Désirs matériels et désirs spirituels. Choix des plus grands, ordonnancement des plus petits aux plus grands. Ouverture au don de soi et à l’accueil de l’autre, seul moyen d’arriver au bonheur vrai, à travers et au-delà des bonheurs, réels mais imparfaits, d’ici-bas.